Union africaine : le secteur privé appelé à prendre les commandes de l’Agenda 2063
Le 13 février 2026, en marge du Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, la Commission de l’Union africaine a franchi un cap stratégique. En réunissant ministres sectoriels, dirigeants d’entreprises, investisseurs institutionnels et entrepreneurs autour d’un Forum de haut niveau sur le secteur privé africain, l’organisation continentale a clairement repositionné l’entreprise comme moteur central de la transformation structurelle de l’Afrique.
Placée sous le thème « The Role of the Private Sector in Realizing Africa’s 2063 Development Agenda », la rencontre, organisée par le département ETTIM (Economic Development, Trade, Tourism, Industry and Minerals), s’inscrit dans la dynamique de l’Agenda 2063, feuille de route stratégique de l’UA pour une Afrique intégrée, prospère et pacifique à l’horizon 2063. Le message est sans ambiguïté : sans mobilisation massive du capital privé, la transformation industrielle du continent restera un vœu pieux.Sortir du piège des matières premièresLe diagnostic posé par les responsables de la Commission est connu, mais il reste alarmant : l’Afrique exporte encore jusqu’à 90 % de ses matières premières sans transformation locale. Cette spécialisation primaire, héritée de l’économie coloniale, limite la captation de valeur, freine l’industrialisation et entretient la vulnérabilité aux chocs extérieurs.Le président de la Commission, Mahmoud Ali Youssouf, a illustré cette réalité avec le cas du cacao. Plusieurs pays africains figurent parmi les premiers producteurs mondiaux, mais l’essentiel de la valeur ajoutée issue du chocolat est captée hors du continent. Résultat : l’Afrique exporte des fèves brutes et importe des produits finis à forte valeur, dans un schéma structurellement défavorable à l’accumulation de capital local.Au-delà du cacao, le même constat vaut pour les minerais stratégiques, l’agriculture, les textiles ou encore les produits pharmaceutiques. Dans un contexte de tensions commerciales internationales – « Trade war is a reality », a rappelé Youssouf – la dépendance aux chaînes de valeur externes constitue un risque systémique.Gouvernance et climat des affaires : le prérequis politique

Mais la transformation industrielle ne se décrète pas. Elle repose sur un environnement institutionnel stable et prévisible. « La gouvernance économique prospère lorsque la gouvernance politique est parfaite et performante», a souligné le président de la Commission, établissant un lien direct entre gouvernance politique, sécurité juridique et attractivité des investissements.L’enjeu est double : renforcer la qualité des institutions et repositionner le secteur privé comme partenaire stratégique des politiques publiques. Le Forum marque ainsi une inflexion doctrinale : l’entreprise n’est plus perçue comme un simple prestataire, mais comme un co-architecte des stratégies nationales et régionales de développement.Cette orientation s’inscrit dans la logique de la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, considérée comme le socle opérationnel de l’intégration économique. Malgré son potentiel, le commerce intra-africain demeure inférieur à 20 %, freiné par des déficits d’infrastructures, des barrières non tarifaires et une coordination politique insuffisante. Le renforcement des chaînes de valeur régionales apparaît donc comme une condition sine qua non pour générer des économies d’échelle et stimuler la compétitivité.Une plateforme orientée vers l’exécutionContrairement aux forums traditionnels dominés par les déclarations d’intention, cette rencontre s’est voulue résolument opérationnelle. Dialogues président–CEO, sessions ciblées sur les réformes sectorielles, présentations de projets bancables, rencontres B2G et B2B : l’objectif affiché était le « deal-making » et la concrétisation d’engagements d’investissement.

Les secteurs prioritaires retenus traduisent une vision claire de la montée en gamme productive : valorisation des ressources minières, agro-transformation, textile et habillement, énergies renouvelables et industrie verte, ainsi que production pharmaceutique locale pour renforcer la souveraineté sanitaire. Dans chacun de ces segments, les PME, startups et entreprises dirigées par des jeunes et des femmes sont identifiées comme des vecteurs d’innovation et d’inclusion.Les résultats attendus sont ambitieux : engagements présidentiels en matière de réformes et d’investissements, création d’un cadre d’action conjoint UA–secteur privé pour l’Agenda 2063, mécanisme permanent de dialogue entre chefs d’État et acteurs économiques.Vers une souveraineté économique africaine ?En filigrane, c’est la question de la souveraineté économique qui est posée. Avec une population appelée à atteindre 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, un marché intérieur en expansion et des ressources naturelles stratégiques, l’Afrique dispose d’atouts considérables.
Encore faut-il transformer ce potentiel démographique et géologique en capacités productives locales.Le Forum de haut niveau sur le secteur privé envoie un signal politique fort : l’industrialisation du continent ne sera ni exclusivement publique, ni pilotée de l’extérieur. Elle reposera sur une alliance structurée entre États réformateurs et capital privé africain et international.Reste à traduire cette ambition en actes. Car l’histoire économique du continent regorge d’engagements solennels. La différence, cette fois, se mesurera à la capacité des dirigeants africains à aligner réformes, financements et stabilité institutionnelle autour d’une vision partagée : faire du secteur privé le véritable catalyseur de l’Afrique de 2063.
Sylvestre Tetchiada, à Addis-Abeba








