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April 15, 2026
POLITIQUE

Malabo 2026 : l’OEACP joue son second souffle géopolitique

  • mars 26, 2026
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Malabo 2026 : l’OEACP joue son second souffle géopolitique

Vendredi 27 mars 2026, à Malabo, s’ouvrira le 11ᵉ Sommet des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Organisation of African, Caribbean and Pacific States. Cinquante ans après la signature du Georgetown Agreement, l’organisation – devenue OEACP en 2020 – ne se contente plus de célébrer un jubilé. Elle joue une séquence décisive de son repositionnement stratégique dans un ordre mondial fragmenté, conflictuel et économiquement instable.

Née en 1975 dans le sillage des indépendances, l’ACP – aujourd’hui OEACP – s’est construite autour d’un triptyque clair : développement, commerce équitable et coopération internationale. Pendant des décennies, son architecture a été intimement liée aux conventions de Lomé puis à l’Accord de Cotonou avec l’Union européenne.

« La mutation institutionnelle opérée en 2020, avec l’adoption du nouvel accord fondateur à Georgetown, puis la signature en 2023 de la « Samoa Agreement », marque une transition fondamentale : l’OEACP revendique désormais un statut d’organisation internationale à part entière, dotée d’une autonomie politique accrue et d’une ambition diplomatique élargie », a confié, à Hommes d’Afrique, un diplomate africain, à Malabo. « Avec 79 États membres répartis entre l’Afrique, la Caraïbe et le Pacifique, soit près de 1,2 milliard d’habitants, l’OEACP représente un bloc démographique et politique dont le potentiel d’influence demeure sous-exploité. La question centrale de Malabo est donc simple : comment transformer ce poids numérique en puissance stratégique réelle ? », s’est-il interrogé.

Le “Turning Point” de Malabo

Le sommet des 27-29 mars est présenté en interne comme un turning point. Le terme n’est pas excessif. Trois inflexions majeures sont attendues :

  • Refondation de la gouvernance interne. Sous l’impulsion du Secrétaire général Moussa Saleh Batraki, élu en mars 2025, un PACTE de réformes vise à renforcer la transparence, la reddition des comptes et l’efficacité opérationnelle du Secrétariat. L’enjeu est existentiel : sans crédibilité institutionnelle, l’organisation risquerait la marginalisation dans un multilatéralisme dominé par des coalitions plus agiles.
  • Transition du paradigme de l’aide vers celui de l’investissement. L’OEACP veut sortir d’une logique historique d’assistance publique au développement pour entrer dans une dynamique d’investissement privé structurant. Infrastructures, énergie verte, transformation numérique, agro-industrie : le discours change. Il s’agit désormais d’attirer des capitaux, sécuriser des partenariats et créer de la valeur dans les chaînes régionales.
  • Affirmation diplomatique du Sud global. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, l’organisation entend coordonner davantage ses positions sur les questions de climat, de commerce et de gouvernance mondiale. La consolidation du partenariat post-Cotonou via l’Accord de Samoa constitue une pièce centrale de cette architecture.

Malabo, symbole d’un repositionnement

« Le choix de la capitale équato-guinéenne n’est pas neutre », souligne, à Hommes d’Afrique, Juan Baptista Esono, un économiste basé à Malabo. « Sous la présidence entrante de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, la Guinée équatoriale accueille un sommet à forte charge symbolique. Ville insulaire dominée par le Pico Basile, Malabo incarne une géographie périphérique devenue plateforme stratégique ».

Et d’ajouter : « La troïka présidentielle – avec William Ruto (Kenya) et João Lourenço (Angola) – illustre également l’équilibre africain interne au sein d’une organisation tripartite ». Fait notable : l’OEACP a structuré autour du sommet une série de forums parallèles qui dessinent sa nouvelle matrice politique.

  • Business Summit, sous l’impulsion du Président gabonais Brice Oligui Nguema : positionner le secteur privé comme levier central de transformation économique.
  • Forum des Petits États Insulaires en Développement, présidé par James Marape : placer la justice climatique et l’accès aux financements au cœur de l’agenda.
  • Table ronde sur la mobilisation des ressources, sous l’égide du Mswati III : stabiliser et diversifier le financement de l’organisation elle-même.
  • Forum des femmes et Forum de la jeunesse : intégrer gouvernance inclusive, résilience alimentaire et emploi des jeunes dans la matrice stratégique.

« Cette structuration thématique révèle une volonté claire : passer d’un cadre diplomatique classique à une plateforme intégrée mêlant politique, économie, climat et société civile », indique Esono.

Climat, commerce, numérique : les trois fronts critiques

Le sommet intervient dans un contexte de vulnérabilité aiguë pour de nombreux États membres : montée des eaux dans les Caraïbes et le Pacifique, désertification au Sahel, dépendance aux matières premières, vulnérabilité aux chocs financiers externes.

À Malabo, trois dossiers seront structurants : Justice climatique et accès aux financements d’adaptation, intégration commerciale intra-ACP et insertion dans les chaînes de valeur, et transformation numérique comme levier de compétitivité

L’ambition affichée est de repositionner l’OEACP comme acteur incontournable des négociations internationales sur le climat et le commerce, en capitalisant sur son unité géographique transcontinentale.

En réalité, l’enjeu dépasse les déclarations finales. Le succès du sommet se mesurera à trois indicateurs concrets : adoption effective de mécanismes de gouvernance renforcés ; engagements financiers précis et calendriers d’exécution ; et, enfin, la capacité à parler d’une seule voix dans les enceintes multilatérales.

Sans résultats tangibles, l’OEACP risquerait de rester un cadre de dialogue plutôt qu’un instrument de puissance collective.

« L’organisation est à la croisée des chemins », laisse observer un diplomate soudanais. « Cinquante ans après Georgetown, l’OEACP se trouve face à un choix stratégique : demeurer une plateforme héritée de l’histoire ou devenir une coalition structurée du Sud global capable d’influencer les équilibres mondiaux », argumente-t-il.

Malabo pourrait marquer ce basculement, poursuit encore, ce diplomate, pour qui, demain, les chefs d’État ne célébreront pas seulement un anniversaire. «Ils décideront si l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique entre réellement dans son second demi-siècle avec une ambition renouvelée – ou si elle s’installe dans la routine diplomatique », espère-t-il.

Et de conclure : « l’histoire retiendra peut-être que c’est à Malabo, en mars 2026, que l’OEACP a choisi de passer de la mémoire à la puissance ».

Sylvestre Tetchiada, Envoyé Spécial à Malabo

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Valery FOUNGBE