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March 29, 2026
POLITIQUE

De la diplomatie à l’investissement / Comment l’OEACP tente de transformer son capital politique en puissance économique

  • mars 29, 2026
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De la diplomatie à l’investissement / Comment l’OEACP tente de transformer son capital politique en puissance économique

À Malabo, en marge du 11 Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation des Etats d’Afrique des Caraïbes et du Pacifique (OEACP), le Sommet des Affaires n’a pas été conçu comme une simple séquence protocolaire. Il s’agit d’une tentative structurée de mutation stratégique : faire passer l’OEACP d’un espace diplomatique historique à une plateforme d’investissement capable d’influencer les chaînes de valeur mondiales.

« Dans un monde fragmenté par les tensions géopolitiques, la relocalisation industrielle et la compétition pour les ressources critiques, les organisations interétatiques ne peuvent plus se contenter d’énoncés de principes », dit, à Hommes d’Afrique, Ernestine Mwengi, économiste venue du Zimbabwe. « Elles doivent produire de la puissance économique mesurable », souligne-t-elle arguant de ce que c’est précisément l’ambition affichée à Malabo.

Nous sommes dans un contexte mondial qui impose la recomposition, poursuit encore cette experte pour qui la conjoncture internationale impose une nouvelle discipline stratégique.

Selon elle, trois dynamiques structurent l’environnement : la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, notamment en minerais critiques indispensables à la transition énergétique mondiale ; la bataille pour la souveraineté numérique et le contrôle des infrastructures de données ; et la reconfiguration des blocs d’influence entre Nord et Sud.

Dans ce contexte, renchérit Brice Clotaire Oligui Nguema, le président du Gabon qui préside le « Sommet des Affaires », l’OEACP – qui regroupe des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique – dispose d’atouts considérables : ressources naturelles stratégiques, démographie dynamique, espaces maritimes vastes, potentiel agricole et énergétique significatif. « Mais ces atouts restent sous-optimisés faute d’intégration verticale et de coordination économique renforcée », a déploré l’homme d’Etat. Le Sommet des Affaires a précisément tenté d’apporter une réponse à cette équation.

Du discours politique à l’ingénierie d’investissement

La séquence la plus révélatrice fut le dialogue présidentiel réunissant, autour du président gabonais, personnalités politiques africains de premier-plan et capitaines d’industrie. Cette configuration traduit un changement de paradigme : la diplomatie économique devient centrale.

L’objectif affiché n’était pas la déclaration commune, mais l’identification de décisions réalisables, de plans d’investissement et de projets concrets dans trois secteurs stratégiques : l’exploitation et la valorisation des minéraux critiques, les économies vertes, l’économie numérique et l’innovation.

Cette triade n’est pas anodine. Elle correspond aux trois leviers structurants de la compétitivité future des économies du Sud.

D’après des experts présents au sommet, l’industrialisation verte et la valorisation des ressources naturelles constituent le premier pilier stratégique.

« Les États membres de l’OEACP contrôlent une part significative des réserves mondiales de manganèse, cobalt, nickel, bauxite ou terres rares », souligne le Dr Justin Nsengiyumva, premier ministre du Rwanda. « Or, historiquement, la valeur ajoutée a été captée hors de leurs frontières ».

La présence d’acteurs publics et privés dans la même séquence traduit une volonté d’intégration des chaînes de valeur : transformation locale, montée en gamme industrielle, normes environnementales plus strictes, meilleure captation fiscale.

« Dans un contexte où l’Union européenne, la Chine et les États-Unis sécurisent leurs approvisionnements stratégiques, l’OEACP cherche à éviter la reproduction d’un cycle extractiviste dépendant », a commenté un observateur venu de l’Angola. « La question centrale devient : comment transformer la rente minérale en levier d’industrialisation durable ? ».

Comme deuxième levier, Oligui Nguema a soulevé la question cruciale de la souveraineté numérique et de l’innovation. « Il faut réduire la dépendance technologique et renforcer la capacité d’innovation locale », a affirmé le président pour qui la digitalisation n’est plus seulement un vecteur de modernisation administrative. « Elle constitue un instrument de souveraineté », a précisé le président. « Contrôle des données, infrastructures numériques, inclusion financière digitale, e-gouvernement : ces domaines déterminent la capacité d’un État à maîtriser son développement ».

La participation d’institutions multilatérales comme le Groupe Banque mondiale ou le PNUD indique que la question du financement est centrale. Mais l’enjeu dépasse la simple mobilisation de ressources. Il s’agit de structurer des écosystèmes technologiques capables de générer de la valeur endogène.

« L’OEACP devra arbitrer entre ouverture aux investissements étrangers et consolidation d’acteurs technologiques locaux. Cet équilibre déterminera sa marge de manœuvre stratégique », a suggéré Mwengi.

Par ailleurs, les intervenants ont souhaité la densification du tissu entrepreneurial. « Le développement des PME, l’entrepreneuriat des jeunes et la finance inclusive constituent le socle social de toute transformation économique », a dit, Dr Emmanuel John Nchimbi, vice-président de la république unie de Tanzanie. « Sans un tissu productif national dense, aucune industrialisation ne peut s’ancrer durablement. Les mécanismes de garantie régionaux et les dispositifs de financement ciblés apparaissent donc comme des outils structurants ».

Pour autant, il s’avère que dans de nombreux pays membres, l’économie informelle représente une part substantielle de l’activité. « La formalisation progressive, l’accès au crédit et la montée en compétences entrepreneuriales conditionnent la résilience économique », a estimé, à Hommes d’Afrique, Dr Mouhamadou Madana Kane, président fondateur et PDG d’iCapital Group au Senégal. « L’inclusion des femmes et des jeunes dans cette dynamique n’est pas qu’un impératif social (…). C’est une nécessité macroéconomique ».

Le rôle du Gabon : vitrine et laboratoire

Le parrainage par le Gabon et la mise en avant de son Plan national de développement et de croissance (PND 2023-2027) ne relèvent nullement du hasard diplomatique. Ce plan, piloté par le président Brice Oligui Nguema, vise une diversification économique ambitieuse, passant d’une dépendance pétrolière à 50% du PIB vers des secteurs comme l’agro-industrie, le bois durable et les mines, avec un objectif de croissance à 5,4% annuel.

En mettant en scène son agenda économique dans un cadre multilatéral comme l’OACP, Libreville projette une image de stabilité politique post-transition et d’attractivité pour les investisseurs. Le leadership affiché lors de l’ouverture et de la clôture du sommet récent – où le Gabon a mobilisé 1,5 milliard d’euros d’engagements – inscrit le pays dans une dynamique de diplomatie économique proactive, alignée sur les accords post-Cotonou.

Pour Libreville, l’enjeu est double : attirer des investissements structurants (infrastructures portuaires, énergie renouvelable) et se positionner comme pivot stratégique dans l’espace OACP, reliant Afrique centrale à des partenariats euro-africains pour un développement inclusif.

Vers un bloc économique structuré pour l’OEACP ?

La question centrale qui hante les sommets de l’OEACP demeure : « cette organisation, regroupant 79 États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, peut-elle enfin évoluer vers un véritable bloc d’investissement stratégique ? », s’est interrogé Lambert Oyong, économiste. « Le récent sommet de Luanda (décembre 2024) a réaffirmé cette ambition, mais plusieurs conditions impératives devront être réunies pour passer de la rhétorique aux actes concrets ».

Et d’ajouter : « d’abord, la mise en place de mécanismes de suivi contraignants des recommandations adoptées, avec des sanctions pour non-respect, afin d’instaurer une discipline collective ». « Ensuite, une coordination interétatique renforcée pour éviter la concurrence intra-bloc dévastatrice, notamment en harmonisant les politiques commerciales et industrielles ».

Troisièmement, a, lâché Oyong, la création d’instruments financiers communs, tels qu’un fonds d’investissement panafricain ou des obligations souveraines collectives, capables de mobiliser des capitaux à grande échelle – estimés à plus de 100 milliards d’euros annuels selon la Banque mondiale. Il a continué : « Enfin, un alignement des cadres réglementaires, fiscaux et environnementaux, pour sécuriser les investisseurs étrangers et nationaux, en s’inspirant de l’Accord de Samoa ».

Sans ces piliers structurants, le sommet de Malabo risque, comme tant d’autres, de n’être qu’un exercice déclaratif, perpétuant la marginalisation économique du Sud global, a-t-il poursuivi, pessimiste.

Une fenêtre stratégique étroite

« Le monde entre dans une phase de recomposition accélérée. Les blocs régionaux qui parviendront à coordonner leurs stratégies industrielles et technologiques gagneront en influence. Les autres resteront fournisseurs de matières premières », a comment Patrick Jérôme Achi, président de l’assemblée nationale de Côte d’Ivoire. « L’OEACP dispose d’un avantage comparatif : la diversité géographique et sectorielle de ses membres. Mais cette diversité peut aussi devenir un facteur de dispersion si elle n’est pas structurée par une vision commune ».

Le Sommet des Affaires de Malabo marque une tentative de passage à l’acte. Il révèle une prise de conscience : la diplomatie doit produire de la puissance économique tangible.

« La réussite de cette ambition ne dépendra pas des discours, mais de la capacité à convertir le capital politique accumulé en flux d’investissement, en projets industriels et en transformation productive mesurable », a dit Achi.

L’histoire des organisations internationales est jalonnée de rendez-vous manqués. L’OEACP, à Malabo, a signalé son intention d’éviter ce piège. Reste à savoir si cette intention se traduira par une architecture économique durable.

Pour l’espace Afrique-Caraïbes-Pacifique, l’enjeu est clair : devenir un acteur stratégique de la transition mondiale, et non un simple terrain d’opportunités pour les autres puissances. C’est à cette condition que la transformation évoquée dans le thème du sommet prendra tout son sens.

Sylvestre Tetchiada, à Malabo

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Valery FOUNGBE