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March 29, 2026
POLITIQUE

Financer, réformer, peser : l’OEACP en quête d’autonomie stratégique

  • mars 29, 2026
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Financer, réformer, peser : l’OEACP en quête d’autonomie stratégique

Au Centre de conférences de Sipopo, à Malabo, le 11e Sommet des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP) a pris, le 28 mars 2026, une dimension résolument stratégique. Placé sous le thème « Une OEACP transformée et renouvelée dans un monde en mutation », ce rendez-vous du cinquantenaire (1975-2025) n’a pas seulement célébré un héritage : il a posé les jalons d’un repositionnement géopolitique du bloc ACP dans un ordre international fragmenté.

À travers les allocutions des principaux dirigeants, une ligne de force s’est dégagée : l’OEACP entend passer du statut de plateforme de coordination politique à celui d’acteur structurant du Sud global, capable d’influencer les normes, de sécuriser ses ressources et d’asseoir sa souveraineté économique.

Ouvrant les travaux, le Secrétaire général de l’OEACP, Moussa Saleh Batraki, a replacé le Sommet dans une perspective historique et prospective. « Il y a 50 ans […] nos États avaient fait le choix audacieux de l’unité, de la solidarité et de la voix collective », a-t-il rappelé, soulignant que ce demi-siècle « n’est pas seulement un bilan à célébrer ; il est surtout une responsabilité à assumer et un socle sur lequel bâtir l’avenir ».

En creux, le message est clair : l’OEACP ne peut plus se contenter d’un rôle réactif. Face aux « profondes mutations » du système international, Batraki a insisté sur la nécessité d’anticiper : « L’OEACP ne doit pas se limiter à subir, mais devrait plutôt s’évertuer à anticiper, à proposer et à agir. »

Dans une logique de gouvernance orientée résultats, il a recentré le débat sur l’impact humain des décisions collectives : « [Il faut] placer nos populations au cœur de l’action collective, en traduisant nos décisions en résultats concrets : emplois décents, sécurité alimentaire, transition énergétique juste, résilience climatique. »

En se déclarant investi « avec un grand honneur, une grande humilité et un sens aigu des responsabilités » depuis sa prise de fonctions le 4 mars 2025, il a également donné le ton d’un secrétariat appelé à devenir le bras opérationnel d’une organisation en quête d’efficacité.

Refonte structurelle et leadership du Sud Global

Président sortant, le Chef de l’État angolais, João Manuel Gonçalves Lourenço, a dressé le bilan de la présidence angolaise (2022-2025) dans un contexte de « fragmentation croissante du système international » et d’appels à la réforme de la gouvernance mondiale.

« Notre objectif a toujours été clair : continuer à bâtir une OEACP plus forte, plus résiliente et plus efficace », a-t-il affirmé, tout en reconnaissant que cette période avait révélé « à la fois nos vulnérabilités et notre importance stratégique ».

Lourenço a insisté sur la dimension systémique de l’unité ACP : « Aucun État membre ne peut naviguer seul dans ce paysage mondial en évolution. » D’où l’importance des réformes engagées, notamment « l’institutionnalisation du mécanisme de la Troïka », destinée à renforcer la cohérence décisionnelle.

Son appel à une « remise à zéro (« reset ») de notre Organisation » marque un tournant : modernisation du Secrétariat, soutenabilité financière, réduction de la dépendance aux modèles traditionnels de financement. À cet égard, la signature de l’Accord de Samoa avec l’Union européenne en novembre 2023 constitue, selon lui, « un jalon historique » et « un témoignage de résilience et de renouvellement du partenariat ».

Dans la même dynamique, le président du Burundi et président en exercice de l’Union africaine, Évariste Ndayishimiye, a souligné la masse critique du bloc ACP : « Ensemble, nous représentons plus d’un milliard d’hommes… si nous agissons collectivement, nous pouvons transformer des opportunités en actions concrètes. »

En arrimant cette ambition à l’Agenda 2063 de l’Union africaine, il a plaidé pour une « solidarité agissante » structurée autour d’objectifs de transformation économique.

Les représentants des Caraïbes et du Pacifique ont, quant à eux, mis en avant l’exigence d’unité et la centralité de l’Accord de Samoa. L’Hon. Sandra Husbands, ministre barbadienne, a estimé que l’OEACP devait garantir « l’unité entre les États, un partenariat solide… et une confiance absolue en notre organisation ».

Le président du Timor-Leste, José Ramos-Horta, a rappelé que pour les États insulaires, la mise en œuvre effective de l’Accord est vitale : « Notre destin est lié à celui des autres 78 États de la région ».

La coopération Sud-Sud comme levier de souveraineté économique

Invité d’honneur du Sommet, le Royaume du Maroc a inscrit son intervention dans une logique de projection stratégique. Représentant Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a défendu une vision structurée de la coopération Sud-Sud.

« Je réaffirme l’engagement indéfectible du Royaume du Maroc en faveur d’une coopération Sud-Sud renouvelée, fondée sur le partenariat et la solidarité concrète », a-t-il déclaré, précisant que le choix africain du Maroc est « stratégique, cohérent et irréversible ».

Au-delà du discours, le ministre a avancé des indicateurs tangibles : plus de 1607 accords signés depuis 1999, 52 visites royales en Afrique, des milliers de bourses d’études accordées, avec près de 19 400 étudiants en formation au Maroc et plus de 40 220 lauréats issus des pays OEACP formés à ce jour.

Les initiatives structurantes, telles que le projet de Gazoduc Africain Atlantique ou l’Initiative pour l’accès des pays du Sahel à l’Océan Atlantique, ont été présentées comme des instruments de transformation géoéconomique. « Ces Initiatives Royales transforment des contraintes géographiques en opportunités économiques », a souligné Bourita, insistant sur une doctrine qui « préfère le partenariat à l’assistanat ».

Dans un monde multipolaire en recomposition, il a appelé l’OEACP à devenir « la voix collective qui défend un nouvel ordre économique plus sécurisé », précisant que l’Accord de Samoa doit être mis en œuvre comme « un cadre stratégique où l’OEACP affirme son autonomie de décision ».

Vers un modèle financier autonome

Au-delà des déclarations politiques, la question centrale de la journée fut celle du financement durable. La table ronde présidée par le Roi Mswati III d’Eswatini a permis de mobiliser près de 12 millions de dollars.

Mais le signal politique le plus fort est venu de l’hôte du sommet, le président du sommet Teodoro Obiang Nguema qui a annoncé une contribution volontaire d’un montant de 5 Millions de dollars pour son pays.

Brice Clotaire Oligui Nguema. Saluant l’exemplarité du Gabon en matière de régularisation des cotisations, a plaidé pour une refonte du modèle économique de l’Organisation, estimant nécessaire de dépasser « les aides ponctuelles » pour instaurer « un système pérenne garantissant l’indépendance de l’organisation ».

Cette séquence financière révèle l’enjeu fondamental : sans autonomie budgétaire, il ne peut y avoir d’autonomie stratégique. L’OEACP est à la croisée des chemins – soit elle consolide sa capacité d’auto-financement et renforce sa crédibilité comme acteur du Sud global, soit elle demeure tributaire de partenaires extérieurs.

À l’issue de cette première journée, marquée par la passation de présidence de l’Angola à la Guinée équatoriale sous la conduite du Président Obiang Nguema, un constat s’impose : le Sommet de Sipopo ne se limite pas à une célébration institutionnelle. Il constitue une tentative structurée de repositionnement stratégique.

Les travaux se poursuivent avec le Sommet des affaires, prélude à l’adoption de la Déclaration finale de Sipopo. Celle-ci dira si l’OEACP a réellement enclenché son « reset » ou si le cinquantenaire restera un moment commémoratif de plus dans l’histoire du multilatéralisme du Sud.

Sylvestre Tetchiada, à Malabo

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Valery FOUNGBE